Exil - Giya Kancheli -
Photographies : Giya Kancheli par Sarah Ainslie / "Ciel de roche" par Isabelle Françaix
Dans le cadre du Festival au Carré (LÀ) et de Citysonics (ICI) - Chapelle des FUCaM - Mons - Soprano : Elise Gäbele ; flûte : Gregor Schulenburg; violon : Antoine Maisonhaute ; alto : Dominica Eyckmans ; violoncelle : Jean-Pol Zanutel ; contrebasse : Aykut Dursen ; synthétiseur : Vincent Bruyninckx ; direction : Jean-Paul Dessy. (Production : Musiques Nouvelles / Le Manège.mons)
GIYA KANCHELI (1935*) : Exil (1994)
L'écho intime de la lumière
En 1994, le compositeur géorgien Giya Kancheli dédie le cycle Exil à Manfred Eicher, fondateur du label ECM. À cette époque, il habite encore Berlin qu'il quittera en 1995 pour s'installer en Belgique, à Anvers.
Giya Kancheli a quitté la Géorgie en 1991 ; lors de l'été 1990, le soviet suprême géorgien ayant entériné le droit de séparation de l'URSS, la violence et la division agitent les premières élections libres. Tbilissi supprime l'autonomie de l'Ossétie où est déclaré l'état d'urgence. En mars 1991, les Géorgiens qui se sont massivement abstenus lors du référendum soviétique sur le maintien de l'Union prononcent un oui général à leur propre référendum sur l'indépendance. Le président Gamsakhourdia s'érige en dictateur, limoge ses ministres à tour de bras, fait tirer sur une manifestation de l'opposition démocratique, interdit la plupart des journaux… Les conflits interethniques se généralisent, la guerre civile s'intensifie, la production est en chute libre, l'inflation exorbitante… Dans chaque région de l'ex-union soviétique, la dislocation pousse de nombreux compositeurs comme Kancheli à quitter leur patrie : parmi eux Schnittke, Gubaidulina, Pärt, Chédrine ou encore Kissine. L'attitude antérieure des autorités soviétiques a trop longtemps retardé l'édition et l'exécution des œuvres nouvelles, encourageant la quête d'éditeurs et d'organisateurs de concerts à l'Ouest de l'Europe.
En 1992, Giya Kancheli écrit Abii ne viderem, littéralement « Je me détournai pour ne pas voir », claire énonciation musicale du tourment d'un l'exilé « volontaire » que l'attachement douloureux à la patrie investit d'une beauté poignante et élégiaque. Loin d'ignorer la souffrance, Kancheli se détourne pour l'emporter dans l'exil, en transfigure la puissance et l'élève, cherchant par la musique, et selon ses propres mots, « à combler un espace délaissé par les hommes ». Marina Tsvetaeva écrivait en 1924, exilée en Tchécoslovaquie, Le Poème de la montagne : « Je ne pourrai / Ni là, ni désormais / Combler l'entaille. / Laisse mon chant monter / Tout au sommet / De la montagne. » Comme loin de Moscou la poétesse demeurait russe : « la patrie n'est pas la convention du territoire, mais le fait indiscutable de la mémoire et du sang » (Réponse de Tsvetaeva à l'enquête de la revue Par nos propres voies), Giya Kancheli à l'Ouest se sent géorgien. L'exil lui permet d'emporter sa culture et sa mémoire, et de les vivre intimement pour transcender au présent la désolation, l'abandon et la solitude.
L'exil conduit à l'errance dans un temps comme suspendu, une temporalité flottante que l'essayiste Alexandre Laumonier (Magazine littéraire n°353) nomme avec intuition la « quête d'un lieu acceptable ». Déraciné, Giya Kancheli trouve dans la mystérieuse rencontre du silence et des sons un espace liturgique où l'angoisse et l'espoir mêlés invoquent la lumière au cœur d'un paysage aride, sombre et déchiqueté. Sa musique oscille entre deux états extrêmes : une quête envoûtante lacérée de brusques éclats de colère qui, évoquant une profonde détresse, préservent de la torpeur. Son opéra Musique pour les vivants, écrit en 1982, bien avant l'exil, sur un livret de Robert Sturua, metteur en scène du théâtre Rustaveli de Tbilissi pour lequel Kancheli écrivit vingt-cinq musiques de scène, posait déjà les jalons de son œuvre plus tardive. L'art et la beauté pouvaient-ils sauver le monde ? Le musicologue Frans C. Lemaire, dans son ouvrage La musique du XXe siècle en Russie et dans les anciennes républiques soviétiques (Fayard, 1994, pp414-415), trace quelques repères dans l'univers du compositeur géorgien : « la beauté comme morale, le silence comme témoin du sacré, la musique comme liturgie. » Giya Kancheli lui-même définit sa musique comme « une page blanche avec une faible trace de larme séchée ». Cependant, si son œuvre révèle un profond mysticisme, elle se dégage de toute religiosité orthodoxe. Incantatoire, elle explore avec expressivité la dimension métaphysique de l'être humain, entre ascèse et illumination.
Dans Exil, pour soprano, instruments et bande magnétique, une pulsation lente, calme et douce envahit la quasi-totalité du cycle qui se décompose en cinq mouvements : le Psaume 23, puis Einmal, Zähle die Mandelin et Psaume du poète d'origine roumaine et de langue allemande Paul Celan (1920-1970) qui prit la nationalité française en 1959, enfin Exil de l'Allemand Hans Sahl (1902-1993), expatrié aux États-Unis. Au-delà du « je » qui souffre d'être privé de ses racines, une même quête d'identité unifie ces multiples voix nées de l'exil dans un silence que Kancheli lui-même qualifie d'« habité », un silence vivant, vibrant au-delà des limites du soi dans une fulgurante éternité poétique. « Un et Infini, / anéantis, / Je-isaient. / Lumière fut. Salut. » (Paul Celan, Einmal) Sur des poèmes simples où les mots d'eux-mêmes disparaissent : « Voilà. Il n'y a plus rien à dire. » (Hans Sahl, Exil), la musique de Giya Kancheli explore le silence, atonale ou d'une tonalité étrange, expressive et surréelle. Tandis que bruissent les cordes et les flûtes, la bande magnétique résonne comme l'écho lointain de la voix de la soprano, reflet possible de l'éloignement douloureux qui sépare l'homme de sa patrie et le réconcilie avec le sentiment de son identité.
Repères biographiques
Sources de l'article
Sonic Garden Party : Dominica Eyckmans, alto solo KILDA au Festival d'Edimbourg Far East
Dimanche 05 juillet 2009 - 15h00
Jardins Privés du Beffroi de Mons
Mons
Tél. néant (réservations)
Du Samedi 15 août 2009 - 20h00
au Lundi 17 août 2009 - 20h00
Festival d'Edimbourg
13/29 Nicolson Street Edinburgh
EH8 9FT Edimbourg (Ecosse)
Tél. 0131 473 2000 (réservations)
Samedi 05 septembre 2009 - 20h00
Bozar
Rue Ravenstein 23
1000 Bruxelles (Belgique)
Tél. +32 2 507 84 00
info@bozar.be
Palais des Beaux-Arts de Bruxelles